Science et clinique à propos de la crise du coronavirus

Première mise en ligne: juin 2020, suivie de Mises à jour.


Pour éviter au lecteur de descendre sans arrêt au bas de la page, les notes et liens ont été placés dans le corps du texte.

Le Coronavirus, appelé ensuite le Covid 19 et enfin la Covid 19 (laissons aux linguistes le soin de nous éclairer sur ces modifications de nom et de genre) a engendré une crise mondiale et des affrontements qui, pour les psychologues, entre autres, me paraissent instructifs, notamment en ce qui concerne l’opposition, bien connue et très ancienne dans notre domaine, entre science expérimentale et clinique. Pour ce qui est de la psychologie, malgré les efforts de quelques-uns (le plus cité étant Daniel Lagache, en 1949, dans "L’unité de la psychologie. Psychologie expérimentale et psychologie clinique", PUF, rééditions successives), il s’agit des deux orientations qui sont restées antinomiques et souvent en conflit : psychologie expérimentale versus psychologie clinique, psychologie cognitivo-comportementale versus psychologie dynamique, neurosciences versus psychanalyse… Qu’on choisisse les dénominations que l’on préfère.


Une molécule promue au rang de signifiant clé.

Durant la crise sanitaire du début 2020, cette dichotomie s’est retrouvée de manière éblouissante  dans le champ de la médecine, de façon presque caricaturale, avec deux camps ayant leurs partisans, tant dans la population générale que chez les médecins. En France, puis très vite à l’étranger (États- Unis, dans un premier temps,  et certains pays d’Afrique, en particulier), l’Hydroxychloroquine en est devenue le signifiant clé, avec des rebondissements quasiment journaliers. Le nombre d’émissions, d’articles, de prises de position pour ou contre, fut considérable.
L’emploi de ce médicament fut soutenu par le professeur Raoult dans le cadre d’un protocole précis, mais déconseillé par d’autres infectiologues, limité dans sa prescription, pour finalement être interdit en France dans le cadre des traitements visant le coronavirus, suite à l’étude parue dans la revue médicale The Lancet et la décision de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) d’en arrêter les essais, étude qui a très rapidement suscité à son tour de nombreuses critiques (y compris de la part de spécialistes opposés au protocole du Pr Raoult) sur la façon dont elle avait été faite, la revue prenant elle-même, quelques jours après, ses distances par rapport à cette étude, et l’OMS autorisant à nouveau les essais sur cette molécule (avant de faire à nouveau machine arrière !!!).
Début juin 2020, l’essai randomisé britannique Recovery concluait à l’absence d’effet de ce médicament, mais d’aucuns remarquaient qu’il aurait été testé indépendamment de l’antibactérien l’azithromycine, et avec des doses trop importantes  (
http://www.francesoir.fr/societe-sante/recovery-brexit-overdose )
Toujours début juin 2020, l’étude Boulware de l’Université du Minnesota conclut que l’hydroxychloroquine n’est pas efficace en mode prophylactique, mais les conclusions seraient variables selon la façon dont les échantillons statistiques sont regroupés. (http://www.francesoir.fr/societe-sante/le-diable-est-vraiment-dans-le-detail-apres-lancet-nous-remettons-en-cause-le-new )

[ Il est utile toutefois de préciser que le site Francesoir.fr est très controversé depuis sa transformation en 2019 et le licenciement des anciens journalistes. Il fut de plus en plus accusé de propager de fausses informations, notamment sur la crise de la Covid, et d'avoir systématiquement pris le parti du Pr. Raoult. Personnellement, ce qui m'a paru gênant sur ce site c'est de ne pas trouver de signatures concernant leur "collectif citoyen". Au cours des mois, il m'est apparu que ce site était manifestement antivax. Il y a un an on pouvait lire au bas des articles des commentaires critiques. Actuellement on ne trouve quasiment plus que des propos adhérant aux thèses dites complotistes]

Bref, la saga sur cette molécule a continué longtemps... En avril 2021, après une mise en sourdine, elle est un peu réapparue avec le voyage du Pr Raoult au Sénégal. Un infectiologue de ce pays a précisé que le protocole Raoult était utilisé, de même que dans d'autres pays d'Afrique, et que les résultats étaient bons (mais toujours à condition de ne pas attendre que l'état du patient se soit aggravé).

Je n’ai pas de compétence concernant ce médicament, mais pourquoi a-t-il pris tant d’importance ? Il n’était finalement qu’un élément d’un protocole de soins et, à bien écouter les médecins de l’IHU qui utilisaient ce protocole, ce ne sont pas ses effets antiviraux qui étaient attendus (un antibiotique fréquemment utilisé contre les infections des voies respiratoires lui étant associé) mais celui de régulation de la réaction immunitaire, laquelle s’emballait parfois au point de devoir placer le patient en réanimation.

Fin novembre - début décembre, c'est le Remdésivir, du laboratoire Gilead, qui se trouve sur la sellette. Après le contrat de la commission européenne pour l'achat de plus d'un milliard de ce médicament, de nouveaux essais cliniques concluent à son inefficacité et l'OMS le déconseille. Nouvelle saga ! ( Marianne du 5/12/2020 ).

Toute proportion gardée, l’affaire du Lancet à propos de l'hydroxychloroquine, et maintenant celle du Remdésivir, me rappellent le rapport de l’INSERM du début des années 2000 sur l’évaluation des psychothérapies, qui était basé sur la méta-analyse d’environ mille articles et documents internationaux, d'origine anglo-saxonne pour leur majorité, et qui avait été fortement contesté.
(Cf. mon article de 2004:
Vous avez dit: psycho...quoi ?...thérapies ? Réfexions à propos de la polémique sur les psychothérapies. La majorité des liens au sein de cet ancien article sont devenus obsolètes. Evanescence de la Toile ! )


Des avis très divergents.


Devant l’épidémie, médecins, épidémiologistes, virologues, infectiologues, parmi les plus éminents, ont présenté des avis contradictoires, et pas seulement d’ailleurs sur un traitement éventuel, mais aussi, dans un premier temps, sur les tests et le port du masque. Ce fut ensuite, et cela continuera sans doute, les réflexions de philosophes, de psychanalystes, d’économistes, et autres… Et chez eux aussi, des points de vue contrastés mais dans l’ensemble, m’a-t-il semblé, moins divergents sur le fond, car situant la crise sanitaire dans des perspectives plus larges (place des seniors, contrainte et liberté, menaces sur l’environnement, écologie, choix sociétaux et économiques…).

- Chez les philosophes invités dans les médias, citons par exemple : André Comte-Sponville ; Bernard-Henri Lévy ; Raphaël Enthoven ; Cynthia Fleury ; Michel Onfray, lequel crée la revue « Front populaire » et se serait retrouvé, lors d’un débat le 29 Mai 2020 sur CNEWS, en accord sur de nombreux points avec Éric Zemmour !
( C
omme dans les autres domaines du savoir, ce sont un peu toujours les mêmes que l’on entend, ce qui nécessiterait une analyse psychosociologique, qui a peut-être déjà été tentée. Au demeurant, les propos de certains d’entre eux m’ont paru plus proches des jugements sommaires que de la réflexion philosophique. ).

- Chez les psychanalystes, relevons surtout les articles de la Fondation européenne pour la psychanalyse ( https://fep-lapsychanalyse.org/ ) dont une tribune initiée par elle (présente sur leur page d'accueil, et parue dans le journal l’Humanité du 4 juin), Que dirait Freud de l’actuelle pandémie mondiale ?, rappelle très justement l’implication bénévole de nombreux psychanalystes dans les écoutes téléphoniques proposées aux soignants, alors même que récemment encore certains opposants à cette discipline demandaient la disparition des psychanalystes. Tribune qui rappelle aussi la dégradation des services de santé depuis des années sans que les alertes des soignants aient été jusque-là prises en compte. Toutefois, l’idée avancée dans ce texte, selon laquelle la recherche de rentabilité et la financiarisation de l’économie auraient comme ressort, chez les dirigeants politiques, un désir inconscient de sadisme, me paraît plutôt expéditive, trop simpliste, globalisante, et du registre d’une interprétation sauvage. Le "psychanalysme", selon le titre du sociologue Robert Castel (1933-2013) n’est certainement pas mort. (Castel R., 1973, Le psychanalysme. L’ordre psychanalytique et le pouvoir, Maspéro, 1973 ; UGE, 1976 ; Flammarion, 1981 ).
Au sujet de R. Castel, on peut se reporter à l'article: H
ommage à Robert Castel (1933-2013) de Annick Ohayon, Bulletin de psychologie, 2013/2 (Numéro 524), pages 179 à 180 (accessible sur Cairn. info :https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2013-2-page-179.htm#no4 ). On trouvera sur ce site plusieurs articles de R. Castel.
Dans cet hommage, A. Ohayon écrit, qu’à la suite de ce livre de Castel, seule Maud Mannoni l’avait invité à un débat à l’École freudienne mais que Lacan aurait refusé qu’il y soit reçu.

- Chez les économistes, soulignons les interventions et propositions de Thomas Piketty dans divers médias…

- Dans d'autres spécialités, fin Mai 2020, le professeur émérite de physique à l’université de Bourgogne Franche-Comté, Jean-Marie Vigoureux, fait paraître: Détournement de science. Etre scientifique au temps du libéralisme (Ed. écosociété), qui correspond au thème de mon propos (il dit que "la science n'est pas là pour dire le vrai"). Voir son interview sur le site Usbek et Rica.
Et n'oublions pas, bien sûr, les réflexions d'Edgar Morin... qui suggère inlassablement de "changer de voie".
  

Les contradictions font partie de la science.

Si nous revenons au plan de la médecine, la cacophonie a pu étonner certains en un temps où la science est devenue une référence suprême, et chez ceux qui ne savent pas que la contradiction est au cœur de toute science, d’autant plus que la médecine, malgré les progrès gigantesques qu’elle a réalisés, ne peut pas véritablement entrer dans ce qu’on appelle les "sciences dures", pouvant être partiellement située, bien qu’elle n’y soit habituellement pas incluse, dans les sciences humaines. Nous savons tous par expérience que tel ou tel traitement sera plus ou moins efficace selon les patients, qu’il n’est pas rare qu’il faille tâtonner avant de trouver les bons médicaments et les meilleurs dosages, et que l’alliance thérapeutique est fondamentale.
La différence essentielle entre approche méthodologique et approche clinique s’est ainsi illustrée, et s’est associée, pour accroître la confusion, à des soupçons de conflits d’intérêts entre spécialistes médicaux et laboratoires pharmaceutiques, aux rumeurs complotistes, aux prédictions des collapsologues, à la diversité des façons de gérer la crise selon les pays… Comme l'ont remarqué divers éditorialistes, chacun a trouvé dans la crise la confirmation de ses opinions idéologiques.
Le temps long et la nécessité de comparer des groupes expérimentaux à des groupes contrôles, ne pouvaient être en phase avec le temps extrêmement court des soins en urgence. Certains ont même avancé que se posait, dans cette situation de « guerre » contre le virus, un problème éthique. Pouvait-on demander aux malades d’accepter de se trouver sans le savoir (ce qui est au principe des études en double aveugle) dans le groupe qui recevait un placebo ? Ce fut d’ailleurs, paraît-il, l’une des raisons des reports successifs des conclusions de l’essai appelé Discovery (auquel quelqu’un donna le nom de « Fiascovery »).
Cette question de l'éthique, relative aux malades auxquels serait proposé de se trouver éventuellement dans le groupe placebo, est apparue de plus en plus soulignée par des médecins sur le site "JIM.fr".

D’un côté, donc, ceux pour qui il y avait nécessité de trouver un traitement fiable et validé, ce qui est légitime, de l’autre ceux qui voulaient ou auraient voulu traiter avec les moyens du bord, en l’occurrence avec les médicaments qu’ils avaient l’habitude d’employer contre bactéries et virus, ce qui est tout autant légitime.
Je dis « auraient voulu », car - mis à part quelques dissidents qui l’ont fait savoir mais ont été rappelé à l’ordre, et d’autres qui ont essayé de traiter sans l’officialiser - les médecins généralistes se sont trouvés empêchés de recevoir les patients possiblement infectés, en raison des risques de contamination et en l’absence de moyens de protection durant les premières semaines, et ne purent la plupart du temps, selon d’ailleurs les consignes officielles, que leur conseiller de prendre du paracétamol et d'appeler le 15 en cas de difficultés à respirer.
Des médecins qui ont fait savoir ce qu’ils utilisaient auraient eu quelques problèmes, venant même de confrères  ( Mediscoop.net du 8 juin : « Covid-19 : la colère d'un médecin, conspué par ses pairs pour avoir partagé son "protocole" » : https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=46c93304a24d659da80e046b97b8dc38&id_newsletter=13442&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=semrehdembmauric4&midn=13442&from=newsletter.
L’Est républicain des 1 et 17 avril 2020 : https://www.estrepublicain.fr/sante/2020/04/11/un-medecin-mosellan-constate-l-efficacite-d-un-protocole-a-base-d-azithromycine.
Les avis sur le professeur Raoult ont été très clivés, et le demeurent, en lien sans doute avec certaines de ses annonces et sa personnalité, mais il faut reconnaître qu’il a, dès le début de ces mesures officielles prises vis-à-vis de l’épidémie, souligné et dénoncé ce paradoxe consistant à demander aux personnes présentant les symptômes de rester à leur domicile tant qu’elles n’étaient pas au plus mal. Raison pour laquelle, probablement, dans cette période, nombre de médecins généralistes lui ont accordé leur sympathie (un collectif s’était d’ailleurs constitué, "Laissons les médecins prescrire" ( https://stopcovid19.today/ ).

Fin novembre 2020, l'allocution du sociologue Laurent Mucchielli allait dans le même sens
https://youtu.be/bBvcf89ngk ).
Par la suite, à l'été 2021, L. Mucchielli apparut clairement anti-vaccin et fut très critiqué par certains de ses pairs du CNRS pour sa façon tendancieuse d'utiliser les statistiques sur les morts qui serainet dûes aux vaccins.

Certes, la démarche scientifique doit se garder des idéologies, et c’est ce qui la spécifie par rapport aux croyances. Mais historiens des sciences et épistémologues nous ont appris qu’aucune science ne pouvait totalement se soustraire aux influences sociales, culturelles et économiques, ne serait-ce déjà que dans le choix des sujets de recherche, la manière de les traiter, les hypothèses de départ… De son côté, la psychanalyse met en avant que le scientifique, par la démarche qui est la sienne de mettre à distance ses objets d’étude, par l’objectivation, est amené à s’abstraire en tant que sujet impliqué, voire à s’ignorer comme tel.
L’Histoire de la recherche scientifique est jalonnée d’erreurs, d’hésitations, de controverses, ce qui est inhérent à son processus. Elle a même connu falsifications de résultats et mensonges. (Cf. notamment les réflexions du PDG du CNRS, en novembre 2018, sur le site de Sciences et Avenir:
 https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/fraudes-scientifiques-le-cnrs-sera-impitoyable_129407 ).
Exemple parmi d’autres, dans son livre de 2018, Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford (Ed. La Découverte), Thibault le Texier, chercheur en sciences sociales, montre tous les biais et omissions, voire « mensonges de bonne foi », que comportait l’expérience de 1971 du professeur Philip Zimbardo, citée sans relâche pendant 40 ans dans les manuels de psychologie sociale, pour appuyer la thèse d’après laquelle n’importe qui peut, selon la situation dans laquelle il se trouve, devenir bourreau. « Les déterminants non scientifiques de la science sont innombrables », écrit T. le Texier: préjugés, convictions personnelles, rivalités, vogues intellectuelles, marketing… Ajoutant : « en science il peut y avoir des erreurs honnêtes, il peut y avoir des engagements féconds, mais il n’y a pas de mensonges vertueux. » (cf. note de lecture dans le Journal des psychologues de septembre 2018, n° 360).


Un « je » de la science qui généralement s’ignore.

Dans l’interview récente ( Le Journal des psychologues de juillet-août 2020, n°379 ) que le professeur émérite de psychologie clinique et d’épistémologie, Émile Jalley, m’a accordée, celui-ci souligne que « … la philosophie n’existe plus [telle qu’elle se présenta chez les très grands philosophes, d’Aristote à Hegel] depuis que se sont développées toutes formes de savoirs "scientifiques", pas ailleurs habillés aussi de croûtes d’idéologies. Mais elle existe toujours et se remet à exister dès qu’un savant, ou même une compétence, se met à réfléchir sur ce qu’il fait et dit. Quoi que je dise ou fasse, quoi que je fasse et que j’en dise, c’est toujours un « Je » qui entreprend de porter cet acte ou ce discours, donc un «Cogito», un «je pense-donc-je-suis»… Cela est formulé à peu près en ces termes par Lacan, à propos de ce qu’il appelle le «sujet de la science». Telles sont les places, les lieux irremplaçables de la psychologie et de la psychanalyse.»
Précisons que c’est en 1965, dans La science et la vérité (in Écrits, éditions du Seuil), que Lacan distingue les différences de rapport à la "vérité" entre psychanalyse, magie, religion et science. La vérité est, dit-il, liée à la parole : « …la vérité se fonde sur la parole et… n’a pas d’autre moyen pour le faire. » Vérité de l’inconscient, faut-il surtout entendre, qui produit les effets que Freud a décrits sous l’expression de «psychopathologie de la vie quotidienne». Comparativement à la science, magie et religion, écrit Lacan, ont été situées « …comme fausse ou moindre science pour la magie, comme outrepassant ses limites, voire en conflit de vérité avec la science pour la seconde : il faut le dire, pour le sujet de la science, l’une et l’autre ne sont qu’ombres, mais non pour le sujet souffrant auquel nous avons affaire. » Et plus loin : « Ai-je besoin de dire que dans la science, à l’opposé de la magie et de la religion, le savoir se communique ? Mais…la forme logique donnée à ce savoir inclut le mode de communication comme suturant le sujet qu’il implique. » Selon lui, la vérité du sujet comme cause, la science n’en veut rien savoir ; forclusion, refoulement et dénégation venant se conjoindre. Le sujet de la science est « en exclusion interne à son objet ».
Autrement dit, selon ma "traduction" et pour le thème qui nous concerne ici, d’une part le scientifique, comme tout un chacun, n’a pas généralement conscience de ce qui l’anime dans sa recherche, et d’autre part le savoir scientifique médical et la "vérité" du sujet souffrant ne se recouvrent pas, même s’ils ne s’excluent pas automatiquement, voire cohabitent aujourd’hui chez la plupart d’entre nous. Certains médecins eux-mêmes, a priori très critiques à l’égard de la Chloroquine, l’ont utilisée lorsqu’ils ont été infectés. D’autres ont changé d’avis, dans un sens ou dans l’autre, d’autres encore ont affirmé que si quelqu’un de leur famille était déclaré positif, il lui conseillerait le protocole de l’IHU de Marseille. Rien, en effet, de strictement scientifique dans ces choix mais une recherche de réassurance, un recours face à l’angoisse de la mort, face à un virus inconnu à l’égard duquel tous étaient démunis. On passe là en effet des études sur un médicament au domaine de la subjectivité. Comme l’écrivaient les psychanalystes Michel Lapeyre et Marie-Jean Sauret à propos de l’approche expérimentale en psychologie et de la psychanalyse, « …le rejet de la singularité…amène le chercheur…à adopter le critère de normalité statistique comme critère du fonctionnement psychique. Du coup n’importe quel comportement… est susceptible d’une évaluation contribuant toujours plus au mépris de la singularité. » ( 
Lapeyre M., Sauret M-J., 2005, La psychanalyse avec la science, in Cliniques méditerranéennes, n°71, pages 143-168, érès, 2005 ).
Ce décalage entre perspective scientifique et psychologie (individuelle et sociale) s'est retrouvé à propos des vaccins. Craintes d'abord puis forte adhésion, avant que des cas de thrombose soient apparus avec l'AstraZeneca. Les spécialistes ont eu beau insister sur le fait que statistiquement le risque était de l'ordre de celui d'être foudroyé en cas d'orage, et bien inférieur à celui d'avoir un accident grave lorsqu'on utilise sa voiture, le vaccin incriminé fut refusé par beaucoup. Mais on sait qu'il suffit que l'on pense avoir la maîtrise (de la conduite, de s'abriter en cas d'orage) pour que les risques soient oubliés ou minimisés. Pour un vaccin, cette maîtrise n'est pas perçue, d'autant que les fantasmes inconscients d'effraction et de contamination par un agent extérieur peuvent être alors à l'oeuvre. Ce sur quoi, sans doute en toute bonne foi, les anti-vaccins radicaux ont pu jouer.

Cette perspective paradoxale d’un sujet de la science "exclu-inclus" en même temps, suturé ou s’ignorant, permet à mon sens de saisir : d’abord que les scientifiques sont des "sujets" comme les autres, avec leurs vérités insues, et, ensuite, que les patients attendent que l’on s’occupe d’eux, qu’on les écoute et les entende. Si la confiance aux scientifiques fléchit, et même si cette confiance existe toujours, ils cherchent quand même souvent ailleurs. La science en effet n’est pas dans les nuages (y compris l’astrophysique !). Elle est incarnée par des sujets concrets, singuliers, dont l’histoire (familiale, individuelle, inconsciente…) ne peut si facilement être extirpée du choix et du travail de recherche.  Sans prendre le risque d’une interprétation sauvage dans la mesure où ces points ont été dits par lui au cours des multiples interviews qu’il a données, le professeur de Marseille (qui a tenu le devant de la scène médiatique) a souligné les influences de sa famille, militaire et résistante, de sa formation littéraire (nietzschéenne en particulier), de sa jeunesse passée en Afrique, de l’utilisation fréquente de la Chloroquine sur ce continent … Ces éléments, et d’autres, nous éclairent un peu sur ses positions par rapport au traitement qu’il a prôné, sur la comparaison qu’il a faite, et qui a pu choquer, entre les décisions sanitaires françaises concernant la crise du Covid et l’abandon du gouvernement de Vichy devant l’ennemi, sur sa méfiance vis-à-vis des méthodologies les plus utilisées dans la recherche médicale, et peut-être (mais là est le risque interprétatif, qui n’est d’ailleurs pas de moi) sur une forme d’identification au personnage gaullien.

Contradictions dépassables ?

Une fois l’approche scientifique médicale relativisée, il ne s’agit pas d’en contester les avancées et les bénéfices, ni d’opposer de façon caricaturale méthodologie et observationnel car les deux peuvent aller de concert et s’épauler l’une l’autre, toute science commençant d’ailleurs par l’observation. Les deux démarches apparurent pourtant peu conciliables dans cette affaire de virusEtait-ce dû à la précipitation des uns et des autres, à l’absence de préparation, aux priorités choisies, à des rivalités, à des intérêts financiers, à la concurrence entre médias… ou à d’autres facteurs ? Les études ultérieures nous éclaireront sans doute un peu plus.
Peut-être avons-nous été aveuglés par l’abondance et la continuité des informations, par les images, par la peur d’être contaminés, par l’apparition brutale et l’omniprésence de Thanatos.
J’ai appris avec surprise qu’à l’hiver 1969-1970, la grippe de Hong-Kong avait fait en France plus de 31.000 morts en deux mois, et un million dans le monde. Comme cela fut récemment souligné par des historiens, quasiment personne aujourd’hui ne se souvient de cette pandémie. Je peux en attester à titre personnel. J’étais étudiant en Maîtrise, lisait la presse, et je ne me souviens absolument pas en avoir entendu parler. Une amie, que j’ai interrogée à ce sujet il y a peu de temps, ne se rappelle de rien elle non plus, alors qu’elle faisait ses études d’infirmière et se trouvait en stage dans un hôpital connu d’une grande ville ! Certes, il n’y avait ni réseaux sociaux ni internet ; le printemps 68 n’était pas si loin; De Gaulle venait de quitter le pouvoir ; Georges Pompidou venait de commencer son mandat de président de la République ; Neil Armstrong venait de mettre le pied sur la Lune ; la guerre du Vietnam se poursuivait… Tout cela explique-t-il que radios, télévision et journaux aient si peu parlé de cette épidémie ? Ou bien, comme cela a pu être avancé, les populations avaient-elles une autre vision de la mort, de la maladie ? Et les gouvernements une bien moindre préoccupation de la santé des citoyens ? Je n’en sais rien, mais la comparaison entre cette année-là et aujourd’hui est surprenante, et n’est pas sans poser question sur l’amnésie des peuples et des individus.

Dans cette opposition entre "science" et "clinique", où politiques, journalistes et spécialistes médicaux furent omniprésents, il me semble que des catégories furent peu entendues, ou à la marge : malades, soignants des hôpitaux, et cliniciens (que ces derniers soient médecins généralistes, ou psychiatres, psychologues et psychanalystes qui ont assuré des écoutes téléphoniques). Il me semble qu’on a commencé ensuite à les entendre un peu plus.
Journal Le Point du 24 juin: Paroles d'internes, Editions Anne Carrière ).
C’est par l’écoute des témoignages de ces catégories que l’opposition entre les deux approches pourrait éventuellement aller vers un dépassement. Elles sont en effet directement en contact avec cette zone intermédiaire winnicottienne, ou transitionnelle (
Kaës R. et al., 1979, Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.), dans laquelle les contradictions peuvent se côtoyer sans s’annihiler, où ce qui a été appris grâce aux apports de l’observation et des expérimentations doit être utilisé en fonction de la situation concrète, unique, du patient. Quand, à son chevet donc, il faut entendre, ajuster, recréer… faire se rejoindre, en
conséquence, savoir et expérience, science et clinique.

Un collectif de médecins et de chercheurs a écrit le 4 juin 2020 une courte tribune dans Le Monde (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/04/lutte-contre-le-covid-19-la-medecine-ne-releve-pas-d-un-coup-de-poker_6041688_3232.html  ) qui m’a paru aller dans ce sens, à ceci près qu’ils dénoncent à leur tour l’irresponsabilité «de se concentrer sur un seul "protocole" proposé sur la base d’études bâclées et d’une simple croyance, si bruyamment martelée et assénée soit-elle». On comprend qui ils visaient, mais j’ai eu le sentiment qu’ils se situaient ainsi à leur tour dans une logique d’opposition, en l’occurrence, selon leurs propres termes, entre rigueur médicale et intuition, ce qui, à mon sens, évite la complexité que j’ai essayé de souligner ci-avant. 
Cet essai d’articulation entre prise en compte des savoirs issus des recherches (statistiques, randomisées, observationnelles sur le long terme, ou autres) et expérience de terrain, les cliniciens, dans notre domaine, le font au quotidien, bien qu’on puisse souvent constater que les mécanismes de clivage et de déni n’épargnent ni eux-mêmes ni les chercheurs, et que les guerres intestines n’ont pas disparu. Gageons, par optimisme, qu’elles pourraient être dépassées. « Crise, rupture et dépassement », tel était le titre de l’ouvrage dirigé par René Kaës, auquel j’ai fait allusion quelques lignes plus haut.

L'année 2020-2021 a été marquée par un contexte différent, avec la mise sur le marché de vaccins anti-covid et l'apparition du variant Delta, nettement plus contagieux que le précédent, avec une recrudescence des cas et des hospitalisations partout dans le monde, y compris dans des endroits peu touchés auparavant. Ce fut donc des campagnes pour la vaccination, ainsi que la mise en place du passe sanitaire en France, et des manifestations pendant l'été, regroupant anti-vaccin, anti pass, anti gouvernement, dénonçant l'atteinte aux libertés.
Le débat s'est donc déporté vers l'opposition entre défense de la liberté et solidarité pour une protection générale. 

Maurice Villard
Psychologue clinicien

Juin 2020, décembre 2020, avril 2021, août 2021